Guayota, extrait #1

Extrait du chapitre II : Guayota el Maligno

« Le vieux Cessna 350 Corvalis TT pouvait encore donner de la puissance et fournir une importante poussée, même lorsqu’il décollait du terrain sablonneux qu’il arpentait tous les trois jours. Il repartait à vide vers les Canaries après avoir déchargé la came de saison. Cette fois-ci, c’était de la cocaïne provenant de Colombie. Cinq fois sur six, il repartait à vide. 

Mais là, c’était la semaine où le mystérieux Saladin – Européen converti à l’islam radical – profitait du vol pour se rendre près du terrain d’aviation privé situé aux abords d’El Médano sur l’île de Ténérife aux Canaries. Mais on n’en était pas encore là. Pour le moment, le petit avion prenait de l’altitude et laissait derrière lui l’immense champ industriel où la société Nareva finissait d’investir quelque quatre milliards de dirhams dans un immense complexe éolien. La proximité des courants marins était propice à une productivité hors du commun en la matière. On y frisait le plein régime.

Au bout de cinq minutes, l’assiette approchait du zéro absolu et l’appareil se stabilisa. Saladin se détendit subitement. Le pilote lui fit un signe du pouce pour dire que tout allait bien et qu’il pouvait se tranquilliser. Le copilote lui tendit alors un thermos rempli de café « made in Amlat[1] » bien chaud. C’était son petit luxe, avec deux ou trois sucres pour l’équivalent d’une tasse. Il se frotta la barbe fournie. Parmi ses Frères, il était le seul à la porter taillée. Ses cheveux roux lui donnaient cet air que peuvaient avoir certains Kabyles, mais son histoire était pourtant bien européenne, franco-belge pour être précis. Il parlait peu de lui, et il n’avait pas à le faire au regard du niveau de fonction qui était le sien dans l’organisation dans laquelle il servait comme naquib, l’équivalent du grade de capitaine dans l’armée régulière syrienne.

Il alluma son ordinateur portable. Avant de partir, il avait téléchargé la version numérique de plusieurs journaux régionaux et nationaux français. Avec les quatre-vingt-dix minutes de vol à venir, il avait de quoi passer le temps. Il s’attarda pendant la moitié du vol sur les articles qui relataient les faits de l’attentat de la veille, à Marseille. Une attaque au couteau qui avait fait deux victimes devant la gare Saint Charles. Le terroriste avait été abattu par le tir d’un légionnaire après qu’il eût poignardé avec vigueur, tel un marteau piqueur, deux jeunes filles.   Les jeunes Mauranne et Laura n’avaient pas eu de chance, elle s’était trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Selon la presse, Daech avait déjà revendiqué l’opération de terreur. Mais pour une fois, ce n’était pas un LUPA qui avait fait le coup. Bien que le profil soit celui d’un loup solitaire, c’en était un vrai : non armé et ni travaillé ni traité par l’équipe d’internautes-combattant que dirigeait Saladin.

La nuit était noire, la lune presque absente et il avait fallu voler sous un plafond assez bas pour ne pas être repéré par les autorités espagnoles ou marocaines. En cette période de fin d’année, il fallait aussi se méfier des opérations « flash » de l’agence américaine chargée de lutter contre le narcotrafic, le gendarme mondial ès stupéfiants, la redoutable DEA. Alors, lorsque l’avion piqua légèrement pour amorcer sa descente donnant aux lumières des villes canariennes l’allure d’étoiles terrestres, il fut rassuré. Quelques mégaspots sur les plages, où d’animées soirées se déroulaient en toutes saisons, balayaient fugacement les côtes telles des météoroïdes « sol-air ». Saladin observait le spectacle mais ne pouvait faire transparaître cet émoi dans le regard. Pas encore en tout cas. Dans quelques minutes, il serait libéré du costume de djihadiste pour quelques heures.

Le Cessna se posa sur le sol dur et rocailleux avec difficulté. Les rafales de vent au ras du sol avaient compliqué le « touch » et le freinage. Saladin s’équipa des lunettes de vision nocturne et attendit que le moteur fût coupé pour les activer. Personne n’était en vue au dehors de l’appareil. Il salua les pilotes, et leur demanda l’heure à laquelle il était prévu de repartir le jeudi suivant. Il récupéra son sac à bandoulière et saisit le Coran qui était sur le siège qu’il venait de quitter. Le pilote, musulman pratiquant, lui fit le salut de circonstance et lui laissa entendre une « bonne chance » dans un français approximatif. Il le lui rendit par un geste frappant le cœur puis les lèvres. « 

[1]Terme utilisé dans le jargon militaire ou de sécurité pour désigner l’Amérique latine.

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